Jeudi 3 décembre 2009
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À force de ne jamais rien dire de ce que l'on pense, on finit par faire croire aux autres qu'on est une gentille
fille.
J'ai compris que de prime abord, je passais pour une gentille fille. J'aime que les gens m'aiment. Alors ça surprend toujours un peu quand je finis par l'ouvrir parce qu'on me dit des choses qui
ne me plaisent pas. Moi j'essaie toujours de ne pas trop heurter les gens, de ne pas leur sortir des saloperies gratuitement, c'est un peu ce que tout le monde tente de faire, n'est-ce
pas.
Mais ma nouvelle chef, là, elle se fout totalement d'être désobligeante, visiblement. Elle a le franc-parler d'une
personne qu'on ne contredit plus depuis longtemps. Elle mériterait une petite leçon de savoir-vivre de la gentille fille, mais enfin. Dans la mesure où je n'ai plus que quatre semaines à tirer,
je me dis que ce n'est pas la peine de m'engueuler avec cette folle. Encore une ! Ah, la libraire cinquantenaire, jamais mariée et sans enfants, qui passe son temps à se plaindre de tout et de
tout le monde, à dire comme c'était mieux avant, comme les jeunes d'aujourd'hui n'ont aucune résistance¹, comme les éditeurs, et les auteurs, et les clients, et, et, *lamente*, *lamente*,
*lamente*, en cherchant acquiescement de ma part (mais moi je n'acquiesce pas, je ne suis une gentille fille qu'en apparence, je préfère lui opposer mon plus beau regard bovin). Quelle
belle espèce en voie de disparition, la libraire folle ! Vivement qu'elles se claquemurent toutes pour de bon dans leurs petits appartements poussiéreux remplis de livres dédicacés, entourées de
leurs amants imaginaires, de leurs rêves d'ailleurs, de leurs désillusions de lectrices insatiables. Nous les verrons tantôt, petites vieilles aigries se lamentant auprès de tous les commerçants
du quartier, et comme c'était mieux avant mon bon monsieur, avançant péniblement sur leurs jambes maigrelettes en donnant des coups de canne dans les roues des vélos garés sur le trottoir. Et,
tout en dispersant au vent quelques miettes pour les pigeons, elles se mettront à oublier petit à petit tous les livres lus, leurs magnifiques amants de papier, leurs aventures d'encre, et
même l'éclat d'une folle soirée de signature, avec l'auteur célèbre, bel homme, qui leur prend le bras en disant C'est grâce à vous tout cela, la libraire soudain auréolée rosissant comme une
jeune fille et ressentant au tréfonds de son linge une palpitation nouvelle et éphémère, se prenant, pour une fois, à rêver de chair, de monde réel, mais bien vite une fois encore déçue, amère,
haïssant la terre entière, et, seul remède à ses maux, réfugiée dans un livre.
¹ Peu importe le détail, mais je lui demandais simplement si, au lieu des sept heures d'affilée avec pause de 5-10
minutes prévue par la chef, il était possible que j'arrive une demi-heure plus tôt afin de pouvoir prendre une vraie demi-heure de pause pour manger quelque chose. Comme elle a dit non, je prends
les 20 minutes prévues par la loi sur mon temps de travail.
"Et puis, vous n'avez rien, après votre CDD qui se termine le 31, alors faut peut-être penser que c'est maintenant ou
jamais, pour bosser", m'a-t-elle sorti sérieusement. J'aurais préféré qu'elle le dise méchamment. Au moins, un vrai méchant, on peut lui répliquer méchamment, voire
l'insulter.
J'ai juste dit que j'étais ravie de pouvoir lui apprendre que j'avais quelque chose à compter du 4
janvier.
[Et tu fais quoi le 4 janvier ? Une autre librairie ? Ou sculpteuse de fèves pour l'Épiphanie ? Ça doit être trop bath comme métier ça.]
Merci du fond du coeur pour le "excellement, etc."
Dernière chose : moi de la rancoeur face aux pigeons ? ou c'est la libraire l'animal ? Parce que si tu savais comme j'aime les pigeons, ah ! ... tout en les détestant un peu parfois, il est vrai.